Les spoilers, la maladie des fanboys

Le geek a réussi un tour de force : passer du statut de marginal à celui d'innovateur dans la société. Il n'a toutefois pas perdu certaines pratiques gonflantes qui polluent l'espace médiatique, dont celle du spoiler.

Alors que la figure du hipster-geek-barbu envahit l'imaginaire collectif, on aime rappeler que les nouveaux ou futurs décideurs de ce monde sont de plus en plus issus, ou tout du moins proches, de la culture geek. Entrepreneurs et artistes ne cachent plus leurs passions autrefois jugées débiles, enfantines voire déviantes. Il est désormais cool d'être un geek, car la société entière a tourné son regard vers ce type de consommateurs qui possède un fort pouvoir d'achat.

Mon problème, c'est que cela a des conséquences directes sur l'exploitation de la Pop Culture. Les énormes budgets marketing dépensés pour soutenir la sortie d'une œuvre appartenant à une franchise médiatique entraîne des dérives que l'on peut qualifier de pollution visuelle et sonore, tant le matraquage est effréné et souvent peu subtil. La pire d'entre elles : le spoiler

Objectif communication

Il n'y a qu'à voir l'énorme cirque autour du retour de Star Wars au cinéma qui a fini par nous gonfler tant les produits dérivés en tout genre ont parasité notre vie quotidienne. De novembre 2015 à fin janvier 2016, si vous étiez dans un centre commercial, n'importe quelle boutique avait un produit Star Wars, du caleçon à la tasse de thé en passant pour les coques de téléphone. Une overdose qui en a dégoûté plus d'un, quel que soit son avis sur la licence mythique. Cette surexposition, que-dis-je, envahissement médiatique, parfaitement orchestré, aboutit à une explosion d'informations inondant les sites d'actualités et réseaux sociaux. La nécessité de présenter une œuvre avant sa sortie se voit immanquablement détournée par une pulsion répandue parmi les geeks, un concept fort simple qui parasite la vie culturelle depuis plus d'une décennie : le spoiler.

Un spoiler, c'est une information dévoilée avant la sortie d'une œuvre. Cela peut être la révélation d'une scène, la publication d'une photo ou d'une vidéo, la divulgation du rôle clé d'un personnage... Généralement, les sites web spécialisés dans l'actualité cinéma, comics ou séries TV pullulent de news très courtes révélant ces spoilers. Ces posts génèrent beaucoup de clics car le lecteur est attiré par la promesse d'une information plus ou moins vitale, qui a été obtenue grâce à des sources "internes" ou "proches de la production". De par la nature de cette information, il est impossible de la confirmer avant la sortie de l’œuvre. En soi, cette recherche de spoilers n'est pas incongrue, l'être humain étant curieux de nature. C'est un fait, certains fans ne peuvent pas attendre sagement l'arrivée en salles ou dans leur salon de l'objet idolâtré. Le problème, c'est que cela entraîne souvent une chasse aux scoops infernale qui ne laisse plus aucune place au plaisir de la découverte, quitte à dégoûter ceux qui n'ont pas le même objectif.

C'est quoi un spoiler ?

À l'origine, les journalistes révélaient certains éléments sur une production artistique dans la presse spécialisée. Interview, présence sur le plateau, projection d'extraits, tout est bon pour offrir au lecteur un aperçu des mois en avance. Progressivement, le public s'est rendu compte qu'une partie non négligeable de cette presse n'était qu'un simple robinet promotionnel. La production leur communiquait quelques éléments pour allécher les fans, juste assez pour donner envie mais pas trop pour protéger la sortie, avec une validation parfois en cas d'exclusivité, le journaliste reprenant au mot près le discours des communicants. Dans ces cas-là, ce n'est plus un travail de journaliste mais d'attaché de presse, non ? Tout a changé avec l'explosion d'Internet.

Grâce au Web, n'importe qui peut désormais publier ce qu'il veut avec très peu de moyens (ce site en est le parfait exemple). Ensuite, avec le Web 2.0, tout le monde peut donner son avis. Le problème, c'est que les fans sont très gourmands et en veulent toujours plus. Dans ces conditions et pour se démarquer dans la jungle des sites web, certains se sont spécialisés dans la chasse aux scoops, c'est-à-dire aux spoilers. Pire, une seconde catégorie de sites, qui n'a pas accès aux productions, soit la grande majorité, relaye trop souvent sans vergogne ces prétendues informations, sans vérifications et parfois sans le conditionnel de rigueur. Dans le premier cas, on a un site américain ou japonais selon le type d’œuvre. Dans le second, tous les autres sites à travers le monde, sans moyen de physiquement joindre la production ou l'artiste pour vérifier l'information. De quelle couleur sera le costume de tel personnage, qui va mourir à la fin, quel secret cache le héros, quelle phrase va dire telle fille à tel gars, tout y passe et c'est même parfois, voire trop souvent à mon goût, sans intérêt.

Avec le développement des réseaux sociaux et des smartphones, une nouvelle étape a été franchie. Désormais, la prise d'une photo et sa mise en ligne est ultra-simplifiée. On est tous une agence de presse mobile et instantanée. Le phénomène spoiler s'est logiquement accéléré car potentiellement, toute personne qui se trouve sur un plateau de tournage est un paparazzi ou un informateur pour les fans. Il devient donc très difficile de conserver un secret et les fuites sont monnaie courante. C'était déjà le cas il y a plus de 30 ans, mais la chose était contrôlée, notamment par la gestion des informations exclusives et des pages de pub. Aujourd'hui, le web est un far-west avec une myriade de sites. C'est donc un danger constant pour les productions car les sites d'infos font leur beurre dessus, ils doivent régulièrement sortir quelque chose pour rester compétitif, c'est à celui qui qui va faire le plus de buzz.

Pourquoi s'infligent-ils cela ?

À la fin de la campagne de communication, trop souvent, le visionnage des trois-quatre bandes- annonces dévoilent toute l'intrigue et les meilleurs moments. Les films français sont malheureusement les spécialistes en la matière. En plus de deux minutes, une vidéo a le temps de raconter le cœur de l'histoire et proposer les meilleures scènes. On dit bien "qu'il y a tout dans la bande-annonce", non ? Alors, quel intérêt alors pour le spectateur ? À mes yeux, aucun. Pire, ça me permet d'ailleurs de trier les films plus rapidement. C'est un filtre, donc le producteur est perdant, mais ce n'est pas le cas de tous, nombreux étant ceux qui ont l'illusion que ce n'est qu'un court aperçu de l’œuvre. Parfois, c'est même une bande-annonce mensongère, le rythme et montage de celle-ci masquant les faiblesses de la version complète. Toutefois, certains ont besoin de plus et ne peuvent attendre sagement la sortie.

Jusqu'où vont les fans impatients ? Loin, très loin, trop loin. Déjà, à force de tout fouiller pour en apprendre plus sur le film ou jeu qui les obsèdent, ils se débrouillent pour connaître tout le scénario de l’œuvre avant sa sortie. On ne compte plus les scripts qui fuitent, les interviews qui donnent trop d'informations ou les fameux spoilers, ou bruits de couloir, qui s'avancent sur des éléments clés de l’œuvre. Quand on met tout bout à bout, le plus important est connu, jusqu'aux musiques et répliques. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, c'est se mettre soi-même dans les pires conditions pour regarder un film par exemple. Plus aucune surprise, plus aucun suspens. On peut comparer cela à ceux qui regardent un film téléchargé illégalement avec une qualité dégueulasse (filmé dans une salle par exemple), ou même à la version pirate du film sans les effets spéciaux (remember le film Wolverine). L'objet n'est pas complet et n'est pas pensé pour une telle expérience. Ce n'est pas la qualité ou l'expérience qui compte, mais seulement l'obtention d'une information. Et il en faut toujours plus, tel un junkie.

Donne-moi ma dose de spoiler

Quand un fan cherche à découvrir la moindre info, il devient addict aux trailers et rumeurs à gogo. C'est irrationnel, il lui faut sa dose régulière d'ici la sortie. Je n'exagère pas, c'est obligatoire pour tous les blockbusters. Paradoxalement, les productions s'accommodent plutôt bien du processus, surtout au cinéma ou dans le jeu vidéo. À l'approche de la sortie de l’œuvre, ces entreprises abreuvent le web de trailers et extraits pour faire parler et maintenir l'intérêt. Face au nombre incroyable d’œuvres disponibles, il faut se démarquer vu qu'en communication, ce qui compte, c'est de parler le plus possible et le plus souvent de la chose. Chaque nouvelle pièce mise en ligne propose sa nouvelle scène exclusive ou un montage différent, la production jouant plus ou moins le jeu. On déverse donc un torrent d'infos plus ou moins futiles pour occuper l'espace médiatique. Logiquement, avec l'esprit du fan en mode chasseur, il ne peut que spéculer comme un malade au moindre plan, nom ou phrase ambiguë. Cela donne de véritables fou-rires quand on prend la peine de relire ces déclarations avec du recul. Pour Star Wars par exemple, on nous avait annoncé le retour d'Obi-Wan, la présence du fils de Luke, la mort de Chewie, Jar Jar Binks en utilisateur de la Force et bien d'autres choses absentes du film, ou du montage final, allez savoir...

Je pense qu'une des choses les plus connes que j'ai vues sur ces sites de news à gogo, c'est tout un débat autour d'une histoire de virgule sur le traditionnel texte d'introduction de Star Wars. D'après l'auteur (qui était tout fier de sa trouvaille), il manquait dans l'introduction de l'épisode 7 une virgule à la phrase suivante "Elle [Leia] cherche désespérément son frère Luke". Vous avez compris la révélation cachée de fou ??? Bah apparemment, l'absence de virgule avant « Luke » nécessite de préciser juste après lequel des frères de Leia est concerné. Or, Leia n'a qu'un frère, sauf si… elle avait un deuxième frère !!! Et voilà, vous avez une rumeur à le con qui est lancée. Des comme ça, il y en a plein, trop même.

Les problèmes que cela pose

L'art n'est pas pensé de manière à intégrer les spoilers. C'est un concept marketing, un élément de la communication, pas de la création, qui déforme la vision de la cible, le spectateur, joueur ou lecteur. Juger de la qualité d'un crossover comics en critiquant la communication abusée de son éditeur, qui fait des promesses folles à chaque nouvelle saga événementielle, c'est tout mélanger. Il y a d'un côté la création et de l'autre la communication, la seconde piochant dans la première pour atteindre ses objectifs. Certains fans vont même jusqu'à, comble de l'ironie, critiquer une oeuvre en disant qu'il n'y a rien de fou car tout était déjà dans les spoilers ! Normal, tu avais déjà tout découvert avant de lire ! Il faut donc découvrir l’œuvre dans les conditions imaginées par les artistes et se couper de la communication. Prendre en compte uniquement cet objet artistique ou de divertissement, se concentrer sur l'expérience en elle-même et essayer de savourer.

Un débat fréquent concerne la date de validité d'un spoiler, c'est-à-dire le temps qu'il faut attendre avant de parler ouvertement d'une œuvre et révéler ses secrets. Un mois après sa sortie ? Un an ? D'après-vous, peut-on révéler à un enfant le nom du père de Luke, alors que la scène est mythique et l'expression réutilisée dans la vie courante ? A mon humble avis, chercher à se faire spoiler, c'est se priver du plaisir de découvrir. On est surtout déçu si le résultat final n'est pas à la hauteur de ce que l'on imaginait. Fantasmer sur une œuvre, c'est normal. Mais entretenir ce fantasme par de potentiels fausses informations, c'est idiot. Et au bout de la chaîne, certains fans cherchent des excuses à la con pour justifier de la piètre qualité d'un film. Les spoilers erronés sont alors la parfaite excuse : "Attend, en fait, apparemment, c'est fait exprès parce que dans cette scène, ce qui compte c'est de comprendre grâce à l'objet situé à droite de l'écran que dans le prochain épisode, on va avoir....". Bah non, si c'est nul, c'est nul !

Pour finir, cela ne sert à rien, à la fin d'un film, d'avoir des fans qui relancent tout le processus de spéculations inutiles dans le but de combler leur frustration ou d'abréger le laps de temps d'ici la sortie du prochain opus. Rappelez-vous les débats enflammés après la sortie d'Inception. Je m'éloigne un peu du concept de spoiler, mais on est dans la même logique de fascination du public envers une œuvre. On analyse le moindre élément pour y trouver une réponse. Le réalisateur Christopher Nolan, agacé par tous ces débats, a tranché pour son film suivant, le troisième opus de la trilogie Batman, en montrant clairement le sort de ses personnages. Sinon, dès l'annonce d'une nouvelle sortie, la spéculation se transforme en chasse en spoilers. Alors, une bonne fois pour toutes amis fans : arrêtez de nous harceler avec toutes ces news et vidéos spoilers ! Si vous voulez un avis sur une œuvre, regardez la première bande-annonce (et même pas jusqu'à la fin, c'est inutile) pour avoir une idée sur la production, pas plus. Toute expérience, surtout artistique, est une prise de risque, pour le créatif, mais aussi pour le public, donc soyez patients, cela en vaut la peine.

Chacun est libre de vivre sa passion comme il l'entend. Toutefois, rien ne nous empêche de critiquer une dérive qui parasite un système en étant chronophage, inutile et même contre-productive. La prochaine fois que vous verrez un spoiler, pensez aux artistes qui travaillent comme des malades pour peaufiner leur œuvre et laissez-leur une chance de vous épater.